Chaque
mois, nous sélectionnons un article que nous mettons
en ligne. Vous pouvez retrouver ces articles publiés chaque mois au sommaire.
Cet article a été publié au numéro
209 du mois d'avril 2011 dans la rubrique les réponses des ministres au questions des parlementaires. Chaque mois nous sélectionnons les questions et réponses les plus pertinentes que nous nous permettons de commenter si nécessaire.
Question. – M. Paul Giacobbi attire l’attention de M. le ministre de la culture et de la communication sur les conditions d’organisation de l’exposition Murakami qui a lieu en ce moment au château de Versailles. De l’aveu même des promoteurs de ce genre d’objets, l’ampleur du profit tiré grâce à la promotion à Versailles est considérable. Ainsi, une œuvre de Murakami, intitulée comme son entreprise productrice « Kaïkaï kiki » et qui était estimée de 400 000 à 600 000 livres, a été vendue, il y a quelques semaines à Londres, près de 2 millions de livres chez Christies. De même, la plupart des commentateurs considèrent que la vente des œuvres de Jeff Koons a beaucoup profité également de la promotion de Versailles. Le bilan économique de l’exposition de Versailles est une augmentation des prix de vente et de revente des produits ayant bénéficié de cette promotion royale que l’on peut estimer au moins de 20 % à 40 %. Au regard de ces bénéfices, il regrette que l’établissement public n’ait pas été plus intéressé à ce profit et s’inquiète de possibles conflits d’intérêts. Ainsi, M. Aillagon, ancien ministre de la culture et actuel responsable de Versailles, a-t-il été, de 2004 à 2006, le conseiller de la société Artémis, présidée par M. François-Henri Pinault, fils aîné de M. François Pinault. À partir d’avril 2006, il a été nommé responsable du Palazzo Grassi, le lieu d’exposition de la fondation d’art contemporain de M. Pinault à Venise. Par ailleurs, nous savons que ladite collection Pinault contient nombre d’objets issus des firmes Koons et Murakami. Enfin, il n’est pas tout à fait indifférent de noter que M. Pinault est le principal actionnaire de Christies. Il n’est pas choquant que le château de Versailles puisse être loué pour des opérations de promotion d’objets décoratifs ou de produits industriels. Le tout est que les retombées pour l’établissement public soient proportionnelles à celles qu’en retire la firme cocontractante. Aussi, lui demande-t-il quelle est la position du Gouvernement sur le sujet.
Réponse. - (1) Il est difficile d’établir avec certitude un lien de causalité entre l’exposition de Murakami au château de Versailles et le niveau de la côte de l’artiste qui lui est attribué. En effet, les œuvres de cet artiste atteignent des prix élevés depuis 2003. En 2007, Murakami était classé en quatrième position des artistes actuels dont les œuvres enregistrent les prix les plus élevés sur le marché de l’art contemporain. À titre d’exemple, en 2008, la sculpture My Lonesome Cowboy a été adjugée en vente publique à 15 M$, l’œuvre ayant été estimée 3 à 4 M$. Comme pour des expositions précédentes consacrées à Jeff Koons et à Xavier Veilhan, le choix de l’établissement public du château de Versailles s’est porté sur un artiste reconnu à l’échelle internationale et capable de dialoguer avec l’un des monuments les plus célèbres du monde. Ainsi, ce choix a d’abord permis de susciter une hausse de fréquentation pendant la durée de cette manifestation ainsi que de renouveler l’intérêt et le regard du public sur un patrimoine classique par la confrontation avec une pratique artistique innovante. La présence permanente ou temporaire d’œuvres contemporaines dans les monuments historiques appartenant à l’État relève d’une politique constante menée depuis 1958 par le ministère chargé de la culture. En ce sens, les expositions d’art contemporain organisées à Versailles sont intégrées dans le programme des activités scientifiques et culturelles de l’établissement, approuvé chaque année par son conseil d’administration. Il est donc inexact de considérer que les expositions consacrées à Jeff Koons, à Xavier Veilhan ou à Takashi Murakami sont assimilables à des opérations de promotion d’objets décoratifs ou de produits industriels. Il est enfin important de rappeler qu’il ne peut être question pour un établissement public à caractère administratif, à vocation culturelle et sans but lucratif, de rechercher un intéressement à la vente d’œuvres d’un artiste qu’il expose, ce qui serait contraire aussi bien au cadre réglementaire qu’aux règles déontologiques du secteur muséal.
Commentaire. – Le ministre de la culture nous apprend qu’il existerait une déontologie du secteur muséal. Cette déontologie lui interdit sans doute d’apporter la moindre réponse à la question relative à l’existence de possibles conflits d’intérêt dont Monsieur AILLAGON pourrait être passibles du fait de ses enchaînements de fonctions et des intérêts personnels.
Comment espérer que le ministre de la culture qui est toujours personnellement sous contrat avec un certain nombre d’acteurs majeurs du monde de la culture française, puisse reprocher à l’un de ces prédécesseurs de faire de même.
La déontologie muséale dont fait état le ministre de la culture impose sans doute de ne pas critiquer un collègue qui prend ou conserve un intérêt personnel dans une opération dont il a charge de gestion.
En effet, Monsieur AILLAGON est d’abord en qualité de ministre de la culture intervenu sur le projet de musée qu’envisageait de construire ARTEMIS, la fondation de Monsieur PINAULT à Boulogne Billancourt. Il a ensuite été nommé à la direction du musée GRASSI à Venise, propriété de Monsieur PINAULT qui a récupéré les œuvres de Monsieur PINAULT. S’il a respecté le délai de trois années imposé par l’article 432-13 du code pénal avant de prendre la présidence du domaine du château de Versailles, il a confié la gestion de ces expositions à Château de Versailles Spectacles, Société de droit privé dont il est également président, sans avoir jamais mis en place la moindre procédure d’appel d’offre et de mise en concurrence.
Il n’est donc pas étonnant que des soupçons de collusion planent sur ces expositions. La procédure de mise en concurrence du code des marchés publics a justement pour but d’organiser la transparence de la gestion publique, ce qui n’est assurément pas le cas de ces expositions.
Quant au fond de la polémique, nous n’entrerons pas dans la querelle esthétique qui est le rêve de tout commissaire d’exposition et qui font que les adversaires les plus acharnés de Monsieur AILLAGON sur le plan esthétique sont ceux qui lui font le plus de publicité. Si nous pensons qu’il peut légitimement relever des fonctions d’animation d’un domaine public d’y organiser des expositions originales, il serait nécessaire que le choix des artistes se fasse dans le cadre de procédure publiques permettant la mise en concurrence des projets et la découverte d’artistes.
Quant au fait que le château n’aurait pas vocation à participer aux bénéfices générés par ses expositions. Le principe de bonne gestion des musées n’interdit pas de négocier un retour sur investissement. Il n’est en effet pas forcément moral que l’argent public finance le développement de carrières d’artistes déjà richissimes. S’ils profitent de leurs relations avec un domaine public tel que Versailles, c’est qu’ils en tirent un profit, il est donc logique qu’ils participent à l’entretien et au fonctionnement du domaine public qui les accueille.
Dans ce type d’opération, se pose toujours l’éternelle question « qui à besoin de l’auteur, et qui profite de l’autre ? », est-ce le domaine de Versailles qui bénéficie de la promotion de l’artiste qui y est accueilli ? Monsieur AILLAGON reconnaît que les chiffres de fréquentation n’ont pas été sensiblement modifiés du fait de l’organisation de ces expositions. Cela ne semble donc pas être le cas. Ou est-ce l’artiste qui bénéficie de l’opération ?
Si de telles expositions étaient blanches pour les finances publiques, et intégralement financées par des fonds privés, il n’y aurait sans doute rien à redire. Il ne semble pas que cela soit le cas.
(1) QEAN 12 avril 2011 - p.3640, n° 92999.
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